Il y a des jours où un petit événement en apparence banal provoque un «épisode de schizophrénie passager». Ce midi, j’ai reçu le courriel d’un chasseur de tête. Quelques minutes plus tard, il me demandait par téléphone si je pouvais être intéressée à occuper un «poste d’importance» dans un «média d’importance». Plusieurs choses se sont déroulées simultanément dans ma tête. Imaginez un écran de ciné séparé en quatre.
En haut, à gauche, ma mâchoire s’est décrochée. «Moi, occuper un vrai boulot d’ADULTE dans un bureau SÉRIEUX? Il y a forcément erreur sur la personne, il me semble avoir à peine l’âge légal pour entrer dans les bars (bon, aux États-Unis, mettons)… Je n’ai absolument ni la maturité ni l’expérience pour occuper un emploi de cette envergure (non mais attendez, j’écoute Britney Spears en cachette!). Et puis, je pourrais apporter mon pot de Nutella au bureau? Je veux dire, AVEC ma petite cuillère? Et mes vieux thai pants qui datent de l’âge de pierre, je pourrais les porter avec ma cami sans soutif et mes vieilles lunettes de 1912? Et mes cheveux? Vous voulez dire qu’il faudrait que je me coiffe TOUS LES JOURS? Sans parler de l’hiver, qui me ferait perdre tous mes amis Facebook pour cause de chialage perpétuel contre la température et le déneigement! Oh la la… Rien que d’y penser, je suis en burn-out.»
Dans le coin droit, un petit sourire en coin un peu baveux s’est affiché sur mon visage: «Ouais, ouais, cours toujours mon lapin, tu ne m’attraperas pas… Je sais très bien que je ferais un super-boulot. Je sais aussi que trouver quelqu’un pour le poste ne sera pas facile. Surtout que de plus en plus de filles de ma génération se tournent vers le Web plutôt que le papier. C’est pas un peu dépassé, le papier, d’ailleurs? Faudrait vraiment me payer très cher…»
En bas, à gauche, la mine sérieuse: «J’ai une envie folle de vous poser un million de questions cher Monsieur – conditions, salaires, nombre de semaines de vacances et tout le tralalala – car j’en ai plein le c** de me taper des rapports de TPS/TVQ tous les trois mois, j’aimerais bien voir le solde de ma carte de crédit descendre plus rapidement et, accessoirement, finir de payer mon impôt 2007, mais je ne le ferai pas parce que je pourrais être tentée de balancer ce que je bâtis depuis des années pour des questions purement pratico-pratiques… et quelques voyages de presse.»
Et à droite: «Je suis très honorée et j’aimerais bien connaître le nom des personnes qui m’ont recommandée pour les inviter à boire une coupe de champagne avec moi le jour de l’annonce de ma nomination (aucun doute que ce sera moi qui le décrocherai le poste au final, bien sûr). Je serai très heureuse de pouvoir sortir de chez moi tous les jours pour porter toutes ces jolies robes qui s’alignent sagement sur mes cintres, et encore plus d’aller les pavaner aux quatre coins du monde lors de divers événements médiatiques…»

En réalité, je lui ai presque coupé la parole. Je n’ai pas spécialement envie d’être une boss (enfin, si, mais ma propre boss). Et je ne voulais surtout pas être tentée par des questions secondaires comme le fric ou l’exposure entourant le job. En trois minutes de conversation, j’ai eu le temps de voir la prochaine décennie défiler devant mes yeux et j’ai clairement su que ce n’était pas dans un bureau que je voulais la passer.
En décidant de garder mon indépendance il y a maintenant quelques (plusieurs) années, j’ai choisi d’être une espèce «d’apatride du journalisme». Je n’ai pas de titre prestigieux. Pas d’attaches. C’est tellement plus facile quand on a quelques mots-clés à droper. «Bonjour, je suis X du magazine X» garantit une oreille beaucoup plus attentive que «Bonjour, je m’appelle Marie-Julie Gagnon et je suis journaliste pigiste» à l’autre bout du fil.
Tant pis. Pas de «Sésame» pour m’ouvrir les portes. De la même manière qu’un jour j’ai ressenti le besoin de quitter boulot et pays pour m’affranchir de toute étiquette, je souhaite aujourd’hui n’appartenir qu’à moi (personnal branding, anyone?). Oui, j’aime m’associer à des médias que j’aime et auxquels je m’identifie. Oui, je suis très fière des publications, des sites Web et des émissions auxquels je collabore, même si des collègues regardent certains de mes choix de haut («Un magazine de mode? Pfff!» Eh bien tant pis pour vous, si vous saviez le plaisir qu’on a!). Mais je ne veux pas de titre glamour; je veux juste être moi. Pas que ce soit si extraordinaire d’être moi (en réalité, c’est plutôt compliqué, épuisant et ça coûte cher! lol), mais j’ai envie de jouer toute seule dans mon carré de sable et, quand j’ai le goût, d’inviter des amis ou aller jouer dans le leur.
C’est peut-être les dix années que j’ai passées en étant enfant unique qui a entraîné ce grand besoin d’indépendance (y a-t-il un psyyy dans la salle?), mais une chose est sûre: c’est comme ça que je me sens le mieux. En sachant que je peux partir vivre à Tombouctou ou à Rio demain matin avec Trésor et Chéri. Que je peux regarder une saison entière de 24 en trois jours parce que je sais que je rattraperai le boulot à faire ensuite. Que tant qu’à être coincée au Québec l’hiver, je peux lire les commentaires des gens qui pestent contre la neige sur Twitter en buvant mon thé au chaud. Que le jour où mon homme décrochera son boulot de rêve, je me la coulerai douce à coucher sur écran toutes les histoires emprisonnées dans ma tête. Que malgré toutes mes insécurités, mes questionnements et mes angoisses, je suis là où je dois être, c’est-à-dire… nulle part.
Nomade.
P.S.: «Je suis comme je suis / Je suis faite comme ça /Quand j’ai envie de rire / Oui je ris aux éclats / J’aime celui que j’aime / Est-ce ma faute à moi? / Si ce n’est pas le même / Que j’aime chaque fois…» (Cette chanson interprétée par Juliette Greco reste une de mes favorites ever, surtout le refrain!)
P.P.S.: Oui, c’est bel et bien moi qui m’arrache les cheveux sur la photo… C’est à ça que je ressemble dans un bureau!
AJOUT: Si le sympathique chasseur de tête qui m’a contactée passe par ici, sachez que cela n’a absolument rien de personnel!
Sur un sujet similaire: Journalisme à la pige 101
WordPress:
J’aime chargement…