Taxi-brousse

Pérégrinations immobiles

Coma, coma 10, juin, 2008

Classé dans : Asie, Fragments, Sur la route, Taïwan 2008 — Marie-Julie Gagnon @ 5:00

Vous savez dans les films, quand le héros se réveille après des années de coma? C’est exactement comme ça que je me suis sentie en retournant à Keelung, six ans après l’avoir quittée. 

 

Nous avons pris «le bus de l’hôpital», qui relie deux établissements hospitaliers de Taipei et de Keelung et nous amène à deux pas de notre ancien appartement (où je suis venue vivre avec Jo au courant de l’été 2002). C’est en apercevant le train station, où je suis passée si souvent, que les larmes se sont mises à rouler sur mes joues. J’étais intarissable. J’ai tout revu: mon arrivée dans cette petite ville, ma rencontre avec ceux qui sont devenus mes étudiants, mes grandes joies comme mes grandes peines.

 

Puis, nous sommes descendus. Devant l’hôpital où j’ai passé une semaine à l’été 2002 en pensant y laisser mon oeil gauche. C’est à ce moment que la pluie, qui tombait depuis le matin, a miraculeusement cessé.

 

Nous avons marché jusqu’à «notre» immeuble, en silence (Bébé s’est endormie sitôt arrivés à Keelung et a ouvert les yeux alors que nous repartions). La ruelle avait été transformée, mais le bâtiment où se trouvait notre appartement était intact. La porte de l’immeuble était entrouverte…

 

- On y va? ai-je suggéré.

- Non…

- Non?

- Non.

 

Nous sommes restés sur le pas quelques secondes puis nous sommes dirigés vers le stand de taxi. Le marchand qui donnait toujours des fruits à Joseph n’était plus là. Michael, le chauffeur de taxi qui nous lançait toujours un retentissant «commatallezvous» non plus. 

 

La voiture jaune nous a déposée devant le train station

 

- Oups. Pas d’ascenseurs ici…

Dans les montagnes, les escaliers qui montent et descendent sont légion. Heureusement, Chéri a de bons bras! Bébé ne s’est aperçu de rien, mais elle a permis à son père de développer ces muscles ce jour-là.

 

***

 

Dès l’entrée du premier tunnel que nous devons emprunter pour nous rendre à Sacred Heart School, j’ai compris que bien des choses avaient changées. Un écriteau mentionnant le nom de l’école en chinois ET en anglais indiquait la direction à suivre pour s’y rendre. Rien à voir avec l’époque où je suis débarquée.

 

Le trajet m’a paru irréel. J’étais coincée entre deux vies, dans une espèce «d’entre-temps» qui m’échappait complètement. «C’est weird», ne cessais-je de répéter.

 

***

 

17h10. La classe est terminée pour la plupart des étudiants. Quand nous nous mettons à croiser nos premiers jeunes arborant les uniformes de Sacred Heart, je me mets malgré moi à chercher les visages de ceux qui ont partagé mon quotidien pendant ma courte vie de prof. J’ai beau savoir qu’ils ont gradué, depuis le temps, c’est plus fort que moi.

- C’est Lily! Je suis sûre que c’est Lily!

- C’est impossible!

- …

Exactement comme si je venais de me réveiller, six ans plus tard…. Le monde a changé et je ne m’en suis pas aperçu. Le regard des ados qui croise notre route glisse sur moi sans s’arrêter. Rien à voir avec l’hystérie que provoquait ma présence à mon arrivée, alors que j’étais la première étrangère à vivre dans le coin.

 

Une fois devant les grandes portes de l’école, le gardien refuse de me laisser passer. Il disparaît un instant puis revient avec deux feuilles remplie de photos. Que des têtes d’Occidentaux. Je comprends qu’il cherche à m’identifier, mais ne me reconnaît sur aucun des clichés qu’il a en mains. Après quelques minutes de négociation par signes, il me laisse pénétrer dans l’école. «Mon» école.

 

 

 

Dans le couloir qui mène à mon ancien local, loin de l’agitation, je sens ma gorge se nouer à nouveau. Ces portes de bois. Ces lavabos. Ces pupitres. Ce silence. Mes pas me guident alors que ma tête s’obstine à rester là, immobile, coincée dans une époque qui n’existe plus… 

 

***

 

Le bureau d’Angela, ma boss et co-teacher, a été complètement réaménagé. Je la cherche du regard. Porte-t-elle toujours ses cheveux à la Betty Boop? Les a-t-elle laissé allonger? A-t-elle pris du poids? Une jeune prof taïwanaise me tire de ma rêverie.

- May I help you?

Je lui explique que j’ai enseigné ici en 2001-2002 et que j’aimerais voir Angela. Elle me dit que son bureau est maintenant dans l’autre bâtiment. L’appelle. Elle a déjà quitté.

- What do you whant me to tell her?

- Just say hi. 

 

J’ai tourné les talons alors que ma voix se brisait. Impossible de retenir quoi que ce soit. J’étais là, mais je ne réalisais toujours pas ce qui s’était passé entre ce jour d’avril 2002 où j’ai fait mes adieux à mes étudiants et aujourd’hui. J’étais là, avec cette étrange impression de m’être trompée de film. J’avais bien joué dedans, mais on en était déjà au troisième, quatrième remake

 

En descendant, je suis passée prés de la petite chapelle de l’école. Combien de fois suis-je passée par là, après de longues heures à m’évader à Taipei quelques heures, seule. Bien. Torturée, parfois. Combien de fois suis-je passée par là, la tête pleine de questions, à chercher un sens à ce que je vivais… Combien de fois à ne pas comprendre. À chérir ma solitude puis à la maudire l’instant d’après.

 

En retournant sur mes pas, j’ai trouvé Chéri et Bébé en compagnie d’une professeur de l’école primaire. Paula était la co-teacher d’Eoin. 

 

- I remember you! You came during the Summer. You were living there, dit-elle en pointant le petit appartement adjaçant à l’école qu’on m’avait attribué avant que la construction du dortoir de profs soit terminée.

Elle me raconte que les choses ont bien changé depuis. Plus d’une vingtaine de professeurs étrangers enseignent maintenant à l’école. Son manque d’enthousiasme m’en dit long.

- Do you think I can go up there? demandai-je en montrant la direction dudit dortoir.

- I think it’s better not to go. It has changed a lot. It’s so messy!

- But I would really, really like to go…

Elle a finalement cédé. J’avais besoin de sa carte pour pouvoir prendre l’ascenseur, alors elle m’a accompagnée. 

 

***

 

Weird. Tellement weird! Devant le dortoir, des fauteuils. Puis, la vue. Quelle vue! Moi qui avait tant scruté cet horizon, j’avais oublié à quel point c’était beau. Les montagnes. La verdure. Les bâtiments.

 

La porte était ouverte. N’importe qui aurait pu entrer. Ce n’importe qui fut moi. Encore une fois les yeux brouillés de larmes…

 

Ma chambre était à gauche, près de la porte. Les meubles du salon avaient été déplacés. Un répondeur téléphonique affichait des messages en attente sur une petite table, dans le couloir qui mène à la salle de bain. Sur les portes des douches, le nom des profs étaient inscrits.

 

Je n’ai croisé personne.

 

J’ai voulu filmer pour Éloïse et Amélie (mes colocs québécoises à l’époque). Évidemment, c’est à ce moment que ma batterie a lâchée. J’ai donc pris quelques photos, et capté la courte vidéo qui suit (avant que a batterie s’éteigne).

 

 

    

 

Quelques photos. Quelques flahsbacks. C’était ma vie. Mais elle ne m’appartient plus.

 

 

Flashback 7, juin, 2008

Classé dans : Asie, Fragments, Réflexions, Sur la route, Taïwan 2008 — Marie-Julie Gagnon @ 6:58

Elle était blonde. Pas une vraie blonde, puisque je pouvais voir la repousse de ses cheveux. Menue, un jean trop grand et un pull kangourou. Elle attendait devant moi dans la file du Watson (pharmacie), pas très loin du train station. Je me suis soudainement revue, sept ans plus tôt, à peine débarquée à l’île de Formose.

 

Enseignait-elle l’anglais elle aussi? En bavait-elle avec les codes culturels? Sortait-elle au Roxy 99? Avait-elle craqué pour un Taïwanais après avoir juré ne jamais sortir avec un Asiatique? 

 

Pour Chéri, ce fut dans notre bar favori de l’époque que le flashback s’est produit. Dans un coin, un grand Noir entouré de trois filles. Un mec s’approche de son ami Anthony et lui demande d’où il vient. «Vancouver? Really? Me too!» Anthony vit ici depuis plus de sept ans… Yellow de Coldplay, se fait entendre. Impression de déjà vu. Déjà entendu. Déjà vécu…

 

 

Je n’ai pas pu aller faire un saut dans ce petit bar jadis enfumé (maintenant, la cigarette est interdite) où j’ai échangé tant de banalités (Where are you from? What do you do? How do you like Taiwan?…) avec des gens des quatre coins de la planète. L’endroit a été complètement rénové. Rien à voir avec «notre temps», paraît-il.

 

Pourtant, même si le décor a changé, c’est toujours la même histoire. La même pièce se joue soir après soir. Il n’y a que les acteurs qui changent. Et pourtant. Pourtant…

 

Cette jeune femme blonde sait-elle que sa vie ne sera plus jamais la même? 

 

Bébé superstar 5, juin, 2008

Classé dans : Asie, Fragments, Insolite, Sur la route, Taïwan 2008, Une image vaut mille mots — Marie-Julie Gagnon @ 12:33

 

Elle en avait tellement marre (et le faisait savoir de plus en plus souvent les derniers jours en hochant la tête, en fuyant du regard ou carrément en frappant ceux qui tentaient de l’approcher). En plus de se faire toucher la tête, caresser les cheveux, ou même soulever par des bras inconnus (souvent par de vieilles dames édentées!), Maya a bien dû se prêter à une bonne dizaine de shootings improvisés comme celui de la photo, prise dans le quartier Hsimenting. Déjà, il nous arrive à nous, étrangers adultes, de nous faire demander de prendre la pose, alors imaginez une fillette de 19 mois mulâtre… Le top du cute exotique!

 

Retour aux sources 22, mai, 2008

Classé dans : Asie, Fragments, Prendre le large, Réflexions, Taïwan 2008 — Marie-Julie Gagnon @ 6:48

J’ai trois ans. Peut-être quatre. Je cours à travers les broussailles pour aller retrouver mon amie, qui habite de l’autre côté du terrain vague. Je suis un petit sentier tapé par nos allers-retours quotidiens. Le crac-crac de mes petits pas. Le soleil du matin. Les branches qui me fouettent de temps en temps pour me rappeler de regarder où je vais. L’impression d’être si grande, moi qui peut me rendre seule chez la voisine. Ce chemin, les adultes ne l’empruntent jamais. Il nous appartient. Il m’appartient. 

 

Depuis, trois maisons ont été construites entre celle de mes parents et celle de la mère de mon amie. Pourtant, dans ma tête, le petit sentier est toujours intact. Je l’emprunte souvent pour remonter le cours de mes souvenirs d’enfance. Un long fleuve tranquille bordé par des broussailles qui me fouettent parfois pour me ramener à la réalité.

 

Je n’ai pas changé. J’aime toujours sentir le soleil du matin sur ma peau et bomber le torse en me prenant pour une grande exploratrice. 

 

À quelques heures de mon départ pour Taïwan, où j’ai vécu pendant un an et demi, je me demande si les images que j’ai conservées correspondront à la réalité d’aujourd’hui. 

 

Mon petit sentier existe-t-il toujours ?

 

 

La photo du bonheur 9, mai, 2008

Classé dans : Asie, Fragments, Taïwan 2008, Une image vaut mille mots — Marie-Julie Gagnon @ 1:29
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C’était en 2002, dans la capitale taïwanaise. Nous étions jeunes, fous, et surtout, très amoureux. Six ans plus tard, nous sommes un peu moins jeunes, un peu moins fous, mais encore très amoureux (même si nous avons cessé les comédies musicales en public - les rues de Taipei ont été le théâtre de quelques scènes dignes de Bollywood ! lol). Cette photo a été prise dans mon quartier favori, Hsimenting (oui, il y a une succursale de la FNAC à Taipei, pour ceux que ça intrigue). 

 

Tout ça pour dire que je vous casse les pieds avec mon voyage au Canada depuis quelques temps, mais avant, nous irons faire un voyage éclair - 12 petites journées (du 23 mai au 4 juin) - à Taïwan en famille. Même si j’aurai pas mal de pain sur la planche (cinq reportages pour trois médias), je me suis fait une promesse : retourner à l’endroit où cette photo a été prise et croquer la scène à nouveau, cette fois-ci avec Bébé (et nos quelques kilos en plus, mais c’est une autre histoire).

 

La photo du bonheur, six ans après… 

 

Retour à Paris 3, mai, 2008

Classé dans : Europe, Fragments — Marie-Julie Gagnon @ 2:50
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Mercredi, 19 juillet 2006. Me revoici dans le train alors que la journée débute à peine. Cette fois, je suis parvenue à dégoter un billet Madrid-Irun-Paris, mais le trajet est aussi long : un orage ayant causé une panne de courant, nous glandons pendant plus d’une heure à la gare de Bordeaux.

 

Je suis dans ma chambre d’hôtel, incapable de me résigner à aller dormir. Il ne me reste que quelques heures à Paris avant de rentrer à Montréal. J’irai probablement me promener à Montmartre dès le lever du soleil (à moins que je l’envie ne me reprenne de retourner courir les soldes ? Que m’arrive-t-il ? Serais-je vraiment en train de me transformer en « fille extrême » ?). Je n’ai pas fait le quart de ce que j’avais prévu, mais c’est très bien comme ça. Et puis, mon bedon grossit à vue d’œil… J’ai l’impression que ma petite explore elle aussi de nouvelles contrées. Depuis quelques jours, elle me donne de gros coups de pieds sur le côté gauche, comme si elle voulait que mon ventre prenne encore plus d’expansion. N’empêche, elle a été géniale, ma déjà-bébé-globe-trotteuse ! J’ai hâte qu’elle soit là pour le voir avec nous, ce monde… 

 

P.S. : Je suis finalement retourner faire du shopping… Mes premiers achats bébé, c’est à Paris et Madrid que je les ai faits ! ;-)

 

Chueca etc 3, mai, 2008

Classé dans : Europe, Fragments — Marie-Julie Gagnon @ 2:41
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Mardi, 18 juillet 2006. Après un peu de shopping avec Vicky et un pique-nique baguettes-fromages au bureau de Ramon, je pars explorer la ville seule pour ramasser quelques infos pour un reportage. J’avais déjà eu un bref aperçu de la ville l’année dernière, lors d’un autre voyage éclair, mais cette fois-ci, je prends le temps de me promener et de me perdre à ma guise (il fait super beau, contrairement à la fois précédente, où il pleuvait des cordes et faisait un froid de canard).

 

 J’ai un méga-coup de foudre pour Chueca, quartier gai qui recèle de petites boutiques et de restos concepts. J’y retourne le soir même avec Ramon et deux copains pour y prendre un verre et une bouchée (des tapas, of course).

 

Quelle belle vie quand même : température idéale (paaarfaite !), de la vie partout, tout le temps, de la bonne bouffe… Surtout, cette espèce d’atmosphère culturelo-machin impossible à décrire. Un mode de vie franchement séduisant en tout cas.

 

  Je m’y installerais sur-le-champ !

 

 

Retrouvailles à Madrid 3, mai, 2008

Classé dans : Europe, Fragments — Marie-Julie Gagnon @ 2:28

Lundi, 17 juillet 2006. Je finis par trouver Vicky, la femme de Ramon (contexte : Ramon et moi, on s’est connus dans les montagnes thaïlandaises lors d’un trek sous la pluie, on a voyagé ensemble pendant quelques semaines, puis il est venu s’installer à Taiwan quelques mois pendant que je vivais là-bas) à la gare. Je n’ai besoin que de cinq minutes pour comprendre pourquoi Ramon l’a choisie (lui qui aimait tant sa liberté !). Mignonne, drôle, intelligente et franchement sympathique. Une version féminine de mon ami, mais en plus sérieuse. Elle a étudié la médecine. Je n’ai pas tout compris de ses histoires de stages, de bourses, de boulot et de tests à passer, mais en résumé, elle travaille dans un lab d’oncologie, en plus d’occuper un second boulot lié à son domaine. Résultat : elle dort en moyenne trois heures par jour (je dis « jour » parce que ce n’est pas forcément pendant la nuit). Ramon, lui, enseigne l’anglais dans une école privée. Ils habitent près du métro Goya.

 

Ramon arrive enfin. C’est tellement étrange de se retrouver quatre ans plus tard ! Comme si on s’était quittés hier, et en même temps, comme si ça faisant 100 ans qu’on ne s’était pas vus. Moi, avec mon gros ventre de 6 mois de grossesse, lui, avec  son petit bide dû aux excès de fromage et de tapas. Il est complètement lessivé. En fait, tant lui que Vicky sont à des kilomètres de l’image que l’on se fait des gens qui vivent en Espagne, avec la siesta et tout le tralala (c’est pourtant ce qui a toujours attiré Ramon dans ce pays). Cernés jusqu’au nombril, ils ont malgré tout l’air très heureux. Ils se sont déjà mariés en Espagne légalement, mais iront renouveler leurs vœux en Argentine (d’où Vicky est originaire, c’est d’ailleurs là-bas qu’ils se sont connus) à la fin du mois d’août.

 

Ce soir-là, Ramon et moi sommes allés manger des tapas en nous résumant les trois années et quelques qui s’étaient écoulées depuis notre dernière rencontre. Ne manquait que les bouteilles de vin pour nous sentir « comme dans le bon vieux temps ». Ce sera pour la prochaine fois…

 

 

Paris-Madrid en train 25, avril, 2008

Classé dans : Europe, Fragments — Marie-Julie Gagnon @ 3:24
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Dimanche, 16 juillet 2006. « Tu ne voleras point ». Voilà, en résumé, le verdict du médecin vu juste avant de monter dans l’avion à Charles de Gaulle. Une oreille un peu capricieuse m’oblige à  annuler mon vol Paris-Madrid (j’apprendrai plus tard que mes assurances ne sont pas valides pour les billets achetés sur des sites Web européens et la compagnie refuse de me rembourser, même avec un papier du médecin), mais au moins, j’ai l’assurance de ne pas être coincée du mauvais côté de l’océan pour accoucher. À six mois de grossesse passé, il y a des choses avec lesquelles on ne niaise pas.

 

Direction Irun, à la frontière entre l’Espagne et la France. Ne manque qu’un gros chien à la place du monsieur qui pue à côté de moi et un petit cabot de poche à la place de mon iPod pour que je me sente dans Belle et Sébastien. Je vois les premiers rayons du soleil apparaître au moment d’arriver à la frontière. Entre Irun et Palencia, Palencia et Madrid, je me remplis les yeux à souhait, me gavant de chaque vallon, de chaque montagne.

 

Je perds toute notion du temps en train. J’aime ces moments où tout est entre parenthèses. Penser, divaguer, contempler, rêver, lire, écrire, dormir, manger (mon rituel « expédition » : baguette, fromage, bonbons, Pringles et magazines à potins) sans contrainte. Les moyens de transport ont le pouvoir d’arrêter le temps pour quiconque sait trouver la bonne fréquence. J’avoue toutefois qu’avoir une voisine qui empeste la petite vieille et la poudre pour bébé comme ça m’est arrivé entre Biarritz et Bordeaux relativise un peu le plaisir. Mais bon, rien ne sera jamais pire que le mec avec sa viande qui pendouillait au bout d’une corde dans un bus du Mali, à au moins 35 degrés…

 

Dix-neuf heures et trois transferts après mon départ, je vois se profiler la capitale espagnole. Me reste à trouver Vicky, la nouvelle femme de Ramon, qui m’attend quelque part à la gare.

 

Tranche de vie parisienne 21, avril, 2008

Classé dans : Europe, Fragments — Marie-Julie Gagnon @ 7:24

Dimanche, 16 juillet 2006. Je suis enceinte de plus de six mois, seule à Paris pendant que Chéri défie les moustiques (et le palu) sur la Petite Côte sénégalaise. Je check out, mini-valise Longchamp (à roulettes) achetée la veille en solde aux Galeries Lafayette à la main, et sac au dos. Direction : le Jardin du Luxembourg, que je n’ai encore jamais vu.

 

Première constatation : TOUT LE MONDE se balade avec des valises dans le métro. En fait, depuis deux jours, c’est comme si l’ensemble des Parisiens fuyait la ville en même temps. Je savais que c’était la période où plusieurs voyageaient (c’est d’ailleurs ce qui m’a découragée d’aller passer quelques jours à Marseilles), mais je ne pensais pas qu’ils étaient SI nombreux à le faire ! On dirait une version « vacances » made in France de nos déménagements du 1er juillet.

 

Bref, je disais donc que je défiais soleil brûlant et Parisiens en cavales pour me rendre au Jardin du Luxembourg (en chantant du Joe Dassin « dedans ma tête », of course, je n’en suis pas à un cliché près). Et quand je parle de soleil brûlant, je parle VRAIMENT de soleil brûlant ! J’aurais déjà besoin d’une douche et ça ne fait même pas une heure que j’ai quitté ma chambre climatisée.

 

Chemin faisant, je ne peux m’empêcher d’arrêter prendre une bouchée au resto Les Éditeurs. Je me paye un délicieux filet de bar en regardant les livres qui m’entourent. Je visite ensuite le Jardin du Luxembourg en accéléré : marre de monter et descendre des escaliers avec ma valise, marre du soleil qui me tape dessus, et marre de ne pas porter de verres solaires (la belle idée : j’ai oublié mes lentilles cornéennes de rechange à Montréal…). Il est donc temps pour moi d’aller me poser au Café de Flore (oui oui, encore un gros cliché). Impossible de ne pas y aller, ne serait-ce que pour satisfaire l’ado fascinée que j’étais par le couple Sartre-de Beauvoir. Je me délecte autant de ma Coupe Flore (boules de crème glacée au chocolat et au caramel avec poires nappées de chocolat, coiffées de crème chantilly et d’amandes grillées) à 13 euros que de la conversation hautement philosophique de ma voisine de table.

 

Entre deux atterrissages (chaque bouchée de ce délice m’envoie au 7e ciel), je me régale des propos caricaturaux à l’extrême de cette bourge qui crache les affres de sa pauvre vie de businesswoman fashion dans son portable en prenant de temps en temps une micro-bouchée de salade niçoise. Tout y passe : son mec irrespectueux, ses nombreux allers-retours dans les différentes capitales du monde pour le boulot, l’achat d’un premier appartement « d’adulte » (sous-entendre : plus grand qu’une boîte de Kleenex) et le traitement anti-cellulite qu’elle s’apprête à suivre. Désolée Simone et Jean-Paul, semblerait que la peau d’orange passe avant la philo désormais, au Café de Flore.

 

Je repars avec ma foutue valise qui pèse une tonne (elle est petite, mais drôlement bien remplie – j’ai laissé la grosse à la consigne de l’hôtel) et un grand smile au visage à l’idée de me retrouver bientôt à Madrid et de revoir mon ami Ramon.